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Livret : Pas de quartier ! Conte urbain d’Eléonore Bovon

                                   Pas de quartier !

                                              Conte urbain d’Eléonore Bovon 

            à partir d’ateliers d’écriture menés avec des enfants et des adolescents marseillais
 

Or, voici ce qu’il arriva en ce temps-là, un temps que nous connaissons si bien, voici ce qu’il arriva en ce lieu-là, un lieu que nous imaginons si loin : il arriva que Naïma soit réveillée un beau matin par le fracas du silence.

 

Un fracas extraordinaire, le fracas d’un silence assourdissant, d’un silence de pierre, d’un silence à vous rendre méchant. Un silence tout blanc, qui résonne ce matin-là dans les oreilles de Naïma comme un bruit de tempête, qui claque dans le vent à lui faire mal à la tête. Un silence d’un autre temps, le silence de ce matin-là...

 

 D’un bond, Naïma saute hors de son lit, d’un bond, Naïma est sur ses pieds : un silence comme ça, un silence de fin du monde alors que la journée ne fait que commencer, ouh là, là, ça ne va pas du tout ! Un silence comme ça, c’est du mauvais, un silence qui fait taire les voisins, qui fait taire la télé, qui fait taire la cage d’escalier, qui fait taire l’immeuble, qui fait taire la rue, qui fait taire le quartier tout entier, c’est un silence qui provoque du dégât ! Et les dégâts, non merci, Naïma n’en veut pas, elle a assez à penser comme ça... Elle, ce qu’elle veut, ce sont les cris, le brouhaha, la cacophonie, ce qui tous les matins la tire du lit : elle veut les bruits de la vie...

 

Alors tiens-toi bien, le silence ! Accroche-toi dans ton désert tout blanc  : Naima, debout sur ses deux pieds, toute trace de sommeil évaporée, va te secouer jusqu’à ce que tu lui expliques ce que tu fais là. Oh, le silence, tu entends ?...

 

 Mais une petite fille de douze ans, ça n’impressionne pas un grand silence tout blanc : le silence résiste, le silence reste entier. Debout sur ses deux pieds, l’oreille aux aguets, Naïma n’entend que son cœur qui s’affole un peu, qui galope un peu, qui commence une drôle de danse, à suivre le chemin d’une mauvaise pensée : où sont-ils tous, si on n’entend rien ? Où sont-ils, les gens ? Les bruits de la vie : disparus, partis, envolés ce matin... Mais comment c’est possible, la vie sans bruit ? Qu’est-ce qu’il y a, en ce drôle de matin-là ?

 

En silence
L’absence se danse
En absence
Le silence intense
En errance
Le silence de l’absence
La défiance
Du silence immense
Sans personne
Le silence résonne
Sans un homme
Sans une femme
De confiance
L’absence comme
Le silence des sens
Comme un charme
La puissance
Du non-sens
En silence
Comment vivre
Cette absence
En distance
Le silence
Qui enclenche
Une absence
Au cœur même
De l’enfance
La distance
Dans la danse
Du silence

Naïma, secoue-toi, tu ne vas pas te laisser faire par ce silence-là ! Tes deux pieds englués dans le sol, tu peux quand même les soulever ! Tu as peur, c’est vrai, et ça, on te comprend... Mais tu peux encore bouger, tu peux aller voir ce qui se passe, tu peux y arriver ! Zou, à toi !

 

Et pendant que tu y es, va donc réveiller Amina, la dormiasse, sûr que ce n’est pas elle que le silence tirerait du sommeil... Mais une grande sœur, ça sert, parfois ! Pas souvent, d’accord, mais des fois qu’elle t’aiderait à comprendre les choses que tu ne comprends pas....

 

“Naïma, qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi on se lève pas ?”

 

Si elle n’a pas bondi de deux mètres, c’est que le plafond l’arrête : à suivre le chemin de sa mauvaise pensée, Naïma n’a même pas vu sa petite sœur arriver, toute ensommeillée. Soraya et sa voix dorée, Soraya la petite princesse, Soraya, toujours à se faire chouchouter... (Bon, Naïma, c’est pas le moment, laisse cette méchanceté-là de côté...)

 

“Soraya, je sais pas... Mais on n’entend rien, et ça, ça va pas... C’est pas normal, on va aller voir ce qu’il y a... Viens, donne-moi la main, et ne pleure pas, hein !...”

 

Et bien sûr, deux larmes jaillissent des deux grands yeux de Soraya, et coulent le long de ses joues vermeilles. Deux larmes qui disent qu’elle ne sait pas quoi faire d’une réponse pareille : Naïma s’en veut d’avoir parlé si vite, s’en veut d’avoir oublié que c’est elle la grande, et Soraya la petite...

 

“N’ai pas peur, princesse, on va comprendre ce qui ne va pas, Papa et Maman vont nous expliquer ça !”

 

Tiens, c’est vrai ça, Papa et Maman, on ne les entend pas... Et ça, c’est vraiment bizarre : normalement Maman est là, normalement elle fait claquer les bisous et griller le pain, normalement elle crie même un peu pour activer le matin... Normalement...

 

Avec la peur qui maintenant l’étreint, Naïma se précipite dans la chambre de ses parents, sa petite sœur tenue bien fermement par la main... Et dans la chambre... : sauvées ! Ce n’est plus vrai qu’on n’entend rien ! Dans la chambre de Papa et Maman, on entend... Un léger ronflement ! Dans la chambre, Papa et Maman dorment à poings fermés, comme des enfants...

 

Alors là, pour une surprise, c’est un scoop ! Papa et Maman qui ne sont pas levés, Papa et Maman bien sagement allongés, et sur leur visage un doux sourire, et juste ce ronflement léger...

 

Ah ça, Naïma est tellement soulagée qu’elle éclate de rire, sans se retenir. Pour une fois qu’on va pouvoir les gronder, pas question qu’on les loupe ! Et même Soraya essuie ses yeux mouillés, et commence à rire, d’abord tout doucement, et puis à gorge déployée, encore, et de plus en plus fort... Et les deux sœurs de bientôt pleurer, mais de rire cette fois, pour changer !

 

“Qu’est-ce que vous avez à rigoler comme des bestiasses ?”

 

Amina a sa mine des mauvais jours, les jours de corbeaux noirs sur sa tête, alors Naïma et Soraya s’arrêtent de rire d’un coup : elles l’ont réveillée, et ça, quoi qu’elles fassent, elles auront du mal à se le faire pardonner... D’autant plus qu’Anima a raison, c’est quand même vraiment bizarre que Papa et Maman puissent continuer à dormir, comme ça, au milieu des éclats de rire. Il y a quelque chose de pas net dans ce réveil en retard...

 

Amina lève un sourcil : le droit, lève le deuxième : le gauche, mais rien, la réponse ne vient pas... Les deux petites baissent les yeux, et puis relèvent la tête, pour regarder Papa et Maman qui dorment, bien au chaud dans leur sourire de bienheureux.

 

“Qu’est-ce qui se passe, on peut savoir ? Pourquoi est-ce qu’ils sont encore là, avec les volets fermés, dans le noir ?”

 

“Amina, boucle-la, tu n’entends pas ?”

 

Naïma est un peu rude, c’est vrai, mais elle a presque froid, froid du silence qui a saisi de nouveau la pièce, froid de l’absence qui l’habite, et la laisse seule à son inquiétude. Alors elle veut que sa sœur comprenne, et vite, qu’il va falloir changer ses habitudes de mauvaise humeur.

 

“Quoi ? Ben non, j’entends rien !”

 

“Justement, c’est ça le problème : pourquoi est-ce que ce matin, on n’entend rien de rien ?”

 

“ Peut-être qu’ils dorment tous, comme Papa et Maman ?”

 

Ah ça, tu parles d’une secousse !... Soraya a beau avoir une toute petite voix, les idées ne sont pas en reste dans sa jolie frimousse de princesse ! Même que des fois, c’est du vif-argent, y compris pour les plus grands ! Et qu’il vaut mieux écouter, quand ça sort de la bouche des enfants...

 

Les trois sœurs se jettent à la fenêtre, (“Laisse-moi passer !”), ouvrent en grand les volets (“Crick crack, ça y est !”), s’éblouissent de la clarté (“Ouh ! Je dois garder les yeux fermés !”), et quand de nouveau elles y voient clair (“Tè ! Ouvre-les, tes quinquets !”), elles se penchent...

 

Dans le grand silence tout blanc qui revient les envelopper....

 

Les trois sœurs en restent bouche bée : dans le quartier, la vie s’est arrêtée.

 
Pas un bruit dans les rues désertées
Pas de cris fusant de tous côtés
Pas d’enfants courant à la volée
Pas de grands traînant dans les allées
Pas de bus freinant pour se garer
Pas de trams à moitié cabossés
Pas d’autos au pare-brise fissuré
Pas d’vélos aux freins rafistolés
Pas d’moteurs complèt’ment trafiqués
Pas d’avions dans le ciel azuré
Pas d’police, de voitures de pompiers
Pas d’livreurs et pas d’ambulanciers
Pas d’travaux sur les routes défoncées
Pas d’perceuses, pas de clous à planter
Pas d’radios, de musique surchauffée
Pas d’télés, pas de publicité
Pas de rires, pas d’insultes échangées
Pas d’quartier, la vie s’est arrêtée !

 

“Papa, Maman, réveillez-vous maintenant, ça suffit les mystères, les matins qui ne commencent pas comme ils devraient... Arrêtez ça, aidez-nous à comprendre ce qu’il faut faire !”

 

Naïma s’énerve, elle a crié... Mais du côté du lit, aucun effet... Alors Amina prend les choses en main :

 

“Vous nous faites bisquer ?... Et bê nous, on va vous réveiller, et d’une façon, tiens, vous n’êtes pas prêts de l’oublier !... Soraya, viens m’aider... Un... Deux... Trois... Action !”

 

La grande au pied du lit, la petite de l’autre côté, et c’est parti !... Même que presque, elles n’ont pas assez de leurs quatre mains pour tout chatouiller... Soraya attaque les bras, passe sur les flancs, remonte les côtes, glisse sur les épaules, frôle le cou, essaye les oreilles... Amina fonce sur les pieds, taquine les mollets, ose les genoux, redescend aux orteils... Les deux filles sont déchaînées !

 

Et les parents ?... Continuent à dormir comme des bébés... À peine si un bras s’est soulevé, si une narine a frémi comme pour éternuer...  Échec complet !

 

“Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?”

 

Naïma ne sait plus par quel bout se sortir de ce grand chambardement, de ce grand chamboulement de tout ce qu’elle connaît. Ses deux sœurs restent ensuquées de s’être tant dépensées sans succès. Tu parles d’un bataclan ! Il lui faut vite dégainer une bonne idée...

 

“Et si on allait voir dehors ce qu’il en est ? Ça va être l’heure de l’école, autant en profiter...”

 

“Mais alors, si on va à l’école, il faut prendre le petit-déjeuner !”

 

Il y a des choses que Soraya n’oublie jamais, au rang desquelles le petit-déjeuner arrive en tête de peloton... Et on peut compter sur elle pour ne pas lâcher la question ! Impossible d’y couper, Naïma sait bien qu’on ne peut pas discuter. Mais comme en plus, ça redonne un peu de normalité à cette journée toute déglinguée, les trois filles partent en cuisine le cœur un peu plus léger... Papa et Maman finiront bien par se réveiller !

 

La cuisine a une drôle de couleur ce matin, une drôle d’odeur qui s’échappe du silence en suspens. Les filles sont impressionnées, pourtant, le petit-déjeuner, c’est un royaume qu’elles connaissent bien : le royaume des bonnes choses à manger ! Hors de question de se laisser plomber maintenant...

 

“Tiens, Soraya, tu as révisé ton alphabet ?”

 

Amina fait la fière de sa nouvelle responsabilité : Papa et Maman absents, ça lui prend de jouer à l’aînée...

 

“Oh non, j’ai pas envie, d’abord on va manger !”

 

“Hé, pas la peine de t’énerver ! On peut blaguer, non ? Les lettres, c’est tes amies, suffit de les prendre du bon côté !”

 

“Je comprends rien à ce que tu me dis... C’est quoi, le bon côté ?”

 

“Le côté bon à manger, pardi !”

 

Un A comme un abricot
Un B comme une banane
Le beau C du chocolat
Le D d’une régime de dattes
Le E croquant des endives
Le F sucré de la fraise
Un G doux comme une goyave
Le H du haricot vert
Un I bon comme un igname
Le J de tous les jus d’fruits
Le K tout vert du kiwi
Le L de mon verre de lait
Le M de la marmelade
Le N dodu du navet
Un O rond comme une orange
Le P du kilo d’patates
Le drôle de Q d’la quenelle
Le R bien frais des radis
Le S grillé des saucisses
Le T trop mûr des tomates
Le U de nos ustensiles
Le petit V du p’tit veau
W j’ai pas trouvé
Le X c’est trop compliqué
Et le Z pour terminer !

En deux temps, trois mouvements, les devoirs sont liquidés, le petit-déjeuner dévoré, et même les dents et les cheveux brossés. Les soeurs sont prêtes pour leur journée.

 

Mais cette journée-là, que va-t-elle leur réserver ? En ouvrant la porte d’entrée, elles ne peuvent pas s’empêcher de trembler un peu, de se regarder toutes les trois au fond des yeux pour se donner le courage : allez, faut y aller !...

 

Dans la cage d’escalier, silence complet... Tant pis, un pied devant l’autre, il faut descendre, et à chaque palier, reprendre son souffle à cause du cœur qui bat trop fort, et tendre l’oreille, ça bouge ?... Mais non, on dirait bien que tout le monde dort. Alors, de marche en marche, malgré la peur, on arrive dans le hall d’entrée, on pousse la porte vitrée...

 

Dehors, c’est l’éblouissement.

 

Le soleil recouvre la cité. Même tôt le matin, en ce mois de juin, la température fait déjà des siennes. Soraya cache ses grands yeux derrière ses deux mains :

 

“Quand je les rouvre, je veux que tout redevienne normal !”...

 

“Peine perdue, princesse, ce matin, on n’y peut rien, ce matin, c’est le silence qui mène le bal de la belle au Bois Dormant”.

 

Naïma n’a pas su le dire autrement : le bal du silence s’est bel et bien emparé du quartier, on dirait que même les arbres ont cessé de respirer. Et partout, comme de grands oiseaux échoués, des hommes et des femmes endormis, des hommes et des femmes arrêtés dans leur activité, comme si le sommeil les avait pris et délicatement déposés dans leurs rêves d’enfants.

 

Tout le monde dort : le boucher, le boulanger, le livreur de pizzas, les revendeurs de tabac, la dame de la laverie, celle de la pharmacie, le mendiant maltraité par le sort, les hommes enturbannés, les femmes enveloppées dans leur voile comme des navires à quai, les conducteurs à l’arrêt, les joueurs de foot sur le terrain de sport, les baskets sans lacets, les jeans déchirés, les boubous bariolés, les vendeurs de journaux, les bonimenteurs du loto...

 

Les trois soeurs passent de l’un à l’autre, secouent les bienheureux de la tête aux pieds, ne récoltent que des sourires béats et des mines de bébés. Soraya s’essaye même à tirer quelques poils de barbe, mais se fait aussitôt gronder (“Tu es folle ? C’est pas le moment de mal marquer ! Arrête de faire la mariolle...”)

 

Alors pour se faire pardonner avant que ça ne barde en vrai, la princesse montre à ses grandes soeurs un spectacle absolument inédit dans le quartier : le guetteur aux aguets, l’oeil de l’économie souterraine, prévenant les coups de filet tout au bout de la grande chaîne qui achète et qui revend, même le guetteur s’est endormi...

 

Le guetteur appuyé au rebord de la porte
Se doit de surveiller les allées et venues
Rien n’échappe au regard du guetteur devenu
Le servant d’une loi qui se veut la plus forte
Le guetteur se retrouve toujours au même endroit
Matin, midi et soir, on peut compter sur lui
Rythmant le jour qui passe, qui passe jusqu’à la nuit
Le guetteur si loyal qu’il ne bougera pas
Le guetteur a pourtant refermé ses grands yeux
Peut-être est-il parti sur la route aux étoiles
Peut-être a-t-il choisi un chemin moins banal
Que de rester planté sur son grand corps nerveux
Le guetteur endormi a fait ce qui lui plaît
À ceux qui l’obligeaient, il tire sa révérence
Décidé à reprendre le cours de son enfance
Le guetteur endormi a déclaré forfait

“Qu’est-ce que vous regardez, là ?”

 

Ouh, la frayeur ! Les trois soeurs transformées en statues de sel ! Heureusement, Amina trouve le courage de se retourner... Ouh, le soulagement ! La peur s’en va aussi vite qu’elle est arrivée...

 

“C’est toi, Momo ? Oh zé, ça va pas de nous faire des coups pareils ?”

 

Amina a parlé du haut de ses seize ans, du coup Momo voudrait bien rentrer sous terre... Naïma vole à son secours, elle l’aime bien, Momo : dans la cour, il ne cherche pas la bagarre, il reste dans son coin à faire des dessins pas ordinaires sur des bouts de trottoir dès qu’une craie lui tombe sous la main... Pas comme tous les khékés toujours prêts à faire du vilain...

 

“Te bile pas, Momo, c’est Amina, tu sais comment elle est !... Alors, ils dorment tous aussi chez toi ?”

Momo n’a jamais été un bavard, il hausse les épaules, shoote dans une canette par terre... Mais finit par relever la tête :

 

“Non, seulement ma mère, je ne sais pas où sont passés mes frères...”

 

Naïma se doute que de Papa, chez Momo, il n’y en a pas... Elle continue :

 

“Ils ont dû faire comme nous, partir en vadrouille dans la rue pour démêler ce mystère... Et ça ne t’a pas fait tout drôle, de te retrouver seul d’un coup ?”

 

“Moi, j’aime pas être toute seule”, gazouille Soraya.

 

“Ça, on le sait, les princesses, faut toujours qu’elles aient des princes charmants à leurs pieds, prêts à leur offrir tout ce qu’elles désirent !” (la jalousie de Naïma, son point noir, sa faiblesse...)

 

“Arrête Naïma, tu sais bien qu’elle ne fait pas exprès !” (et bien sûr, Amina prend le parti de la petite, et en avant pour faire toute une histoire...)

 

Mais très vite, la dispute s’arrête : Momo ne les écoute pas, Momo a laissé la question pénétrer jusqu’au fond de sa tête, jusqu’à trouver les mots qui disent vraiment ce qu’il ressent...

 

Personne pour m’obliger à faire ce que je ne veux pas
Être seul, c’est la liberté
Personne pour débouler dans mon espace à moi
Être seul, c’est la sécurité
Personne pour m’emmener là où ça ne me plaît pas
Être seul, c’est bon pour la santé
Personne pour décider ce qui est bon pour moi
Être seul, c’est la tranquillité
Personne pour me crier, me secouer, me bousculer
Être seul, c’est personne sur mon dos
Personne pour me voler, personne pour me taper
Être seul, c’est beaucoup moins d’bobos
Personne pour faire du bruit quand je veux m’isoler
Être seul, c’est pouvoir rester au chaud
Personne, enfin, personne à mes côtés !
Être seul, c’est l’bonheur de Momo

“Mais Momo, on peut rien faire tout seul, comment tu peux préférer ça ?”

 

Soraya n’en revient pas, elle commence à compter sur ses doigts toutes les choses qui n’existeraient pas si les autres n’étaient pas là :

 

Attraper les bonbons dans le placard du haut
Se gratter quand ça démange pile au milieu du dos
Faire une ronde dans la cour avec les autres minots
Recevoir un bisou sur le bout du museau
Imaginer que quelqu’un va vous faire un cadeau
Se mettre à deux pour finir le paquet de gâteaux
Faire l’échange des cartes de super-héros
Vous éventer la nuque s’il fait vraiment trop chaud
Construire sur le sable le plus beau des châteaux
Partir à l’aventure sans y laisser sa peau...

Après ça elle s’arrête, mais c’est juste qu’elle n’a plus assez de doigts pour compter...

 

Et pour lui faire écho, le silence se fend d’une brèche, d’une éclaircie, et tel un vol d’oiseaux surgissant à la fenêtre s’élance un premier cri, suivi d’un deuxième, suivi d’un troisième... Et bientôt une belle cacophonie, de tous côtés ça fuse, le silence n’empêche plus la vie de débouler toutes voiles dehors : ça y est, le quartier s’anime, le quartier est sauvé ! Naïma jubile, Naïma s’amuse : c’est gagné, le silence est au tapis... Les bruits sont les plus forts !

 

Osephra, Daem, Hasar
Qui sont ces êtres bizarres ?
Mayanis, Asnio, Olu
Créatures inattendues
Moragem, Sanan, Uol
Qui bondissent à même le sol
Lewan, Rivanam, Bsaé
Dans le quartier déserté
Isman, Elwan, Laïma
Ah, la surprise que voilà !
Aneval, Lajui, Setelle
Comme des moineaux qui s’égayent
Jinuro, Aarsh, Atippé
De jeunes moineaux colorés
Pasamouth, Base, Yasinem
Au cœur du quartier qu’ils aiment
Gwenalo, Camilea
Ils dansent et sautent à tout va
Bsaé, Majise, Ymrami
Se répondent à grands cris
Ansifoé, Krabaou
Prêts à se rompre le cou
Insao, Sraa, Itapé
Pour réveiller le quartier

Les trois soeurs ne savent plus où donner de la tête, et Momo n’est pas en reste, à tourner de tous côtés pour comprendre qui sont ces enfants à la fête. Déguisés, colorés, peinturlurés, les grands comme les petits, une explosion de couleurs et de gaieté, les soeurs en oublient d’avoir peur. Naïma, les yeux écarquillés, croit reconnaître un nez, une chevelure bouclée, un grain de beauté... Elle rêve, elle doit se tromper... Et pourtant non, elle a raison, et finit par s’écrier : “Mais... C’est les collègues du quartier !”

 

“Ah, je me demandais si vous alliez finir de bader !”, lui répond une grande fille bien baraquée, sa voisine de cantine au collège du quartier.

 

“Bè, tu nous prends pour des billes, ou quoi ! Bien sûr que je t’ai devinée, même si tu es déguisée !”

 

“Devinée ! Rien du tout ! Ça, c’est bon pour le passé ! Efface tout ça : que toi, tu serais toi, et que moi, je serais moi... Comme rien n’est normal, on a décidé de s’amuser, et de tout changer ! Et même nos noms, on les a transformés : moi, aujourd’hui, je suis la reine des guerriers, je m’appelle Pasamouth, et je ne te conseille pas de l’oublier !”

 

“Arrête de déparler ! Tout le monde sait que tu t’appelles Fa...”

 

Pasamouth l’interrompt d’un coup : “Tu veux une rouste ? J’ai dit Pasamouth !”

 

“D’accord, d’accord, on va pas se fâcher pour si peu, c’est bon, j’ai tort ! Mais écoute... Pasamouth (Ouh ! Qu’il est dur à prononcer, ce prénom alambiqué !) Comment ça se fait que vous êtes habillés et maquillés comme pour aller bringuer ? C’est un nouveau jeu ?”

 

“Tu as bien vu, non ? Personne de levé, tout le quartier à roupiller... Je ne savais pas comment m’organiser, alors j’ai fait comme tous les jours, direction la rue... J’y ai croisé les petits, ils voulaient aller à l’école, je les ai accompagnés, pour pas qu’ils s’affolent... Et j’ai pas regretté ! C’est trop fort, une école sans personne qui t’embête ! On a tout sorti, les feutres et les crayons, les habits oubliés, les cahiers de récitation, le scotch et la colle, les ballons dégonflés, les pinceaux déplumés, et en avant la fête ! On est prêts pour le Carnaval !”

 

Amina lui coupe la parole : “Tu parles ! Vous en avez juste profité pour accumuler les bêtises !”

 

Pasamouth est grande, bien trop grande pour son âge. Mais face à Amina, ça lui permet de faire le poids. Elle la toise : “Tu veux que je te dise ? C’est pas toi qui va m’apprendre à être sage ! Tu trouves que c’est une bêtise, de se fabriquer des sourires ? Tu me cherches des noises, ou quoi ? Où il est, le mal, tu peux me le dire ? Tu ne vois pas qu’on s’habille comme des rois, parce qu’aujourd’hui, c’est nous qui menons le bal ?”

 

Mettre des poissons dans les toilettes et du ketchup dans la javel
Ça, oui, c’est faire la vie moins belle
Rentrer en cachette chez les gens et casser tous leurs beaux objets
Ça, oui, c’est devenir mauvais
Cuire du bouillon dans la piscine pour mijoter une soupe géante
Ça, oui, c’est une chose embêtante
Mais se jeter dans les couleurs et inventer des nouvelles fleurs
Ça, oui, c’est un air de bonheur
Mettre le feu à la maison et à tout le reste de la ville
Ça, oui, c’est un geste imbécile
Rassembler tous les animaux et puis les gaver de bonbons
Ça, oui, ça provoque des indigestions
Se barbouiller de rouge à lèvres, et puis s’endormir dessus
Ça, oui, c’est vraiment farfelu
Mais respirer un nouvel air, un air qui sent la liberté
Ça, oui, c’est que quelque chose a changé

“Et vous les avez gardées, les couleurs ? On peut continuer à les utiliser ?” Momo a les yeux qui dansent, écarquillés d’impatience dans le grand bonheur de l’arc-en-ciel des enfants colorés.

 

“Tiens, tout est là, sers-toi !” Les frères de Momo, réapparus fort à propos, jamais les derniers pour s’esquicher, se poussent du coude : il connaissent bien l’oiseau, leur drôle de frérot rêveur.

 

Momo ne se le fait pas dire deux fois, choisit soigneusement le pinceau qui tiendra le mieux dans sa main, prend une grande respiration et, devant les enfants médusés, commence la transformation du quartier.

 

Sans compter, il distribue ses grands coups de peinture : rouge sur les murs, bleu dans la cour, jaune aux fenêtres, vert qui s’entête, violet frivole, rose sur l’école, blanc éclatant, noir ? Pas maintenant, on verra ça un autre jour. Car pour Momo, une seule pensée, bien définie, une ligne à suivre, un seul parti-pris : le gris, c’est terminé !

 

Les enfants applaudissent : le biais de Momo, son manège enchanté, ça leur plaît ! Les princes et les dragons, les monstres en trois dimensions, ça rend les rues plus belles ! Fissa, ils l’entourent en un bruyant cortège, lui portent ses pinceaux et ses pots de peintures, lui font la courte échelle et le hissent en haut des murs.

 

Mais patatras, ça ne suffit pas ! Il y a des endroits que Momo n’atteint pas ! Et même les plus grands ne sont pas à la hauteur... Le gris tout là-haut, le gris ne s’efface pas : le gris s’en sort en vainqueur ! Et pour un peu, on l’entendrait ricaner. Pauvres minots, à faire les fiers, qui pensaient que tout allait changer !

 

Déception : Naïma voit la rancoeur s’installer dans les yeux des enfants. C’est donc toujours la même chose, dès qu’on commence à voir la vie un peu en rose, le rêve s’arrête, la réalité revient au galop vous donner des grands coups sur la tête !

 

Déception : c’était écrit ! Quand on est petit, on ne peut rien faire, on a beau s’y mettre tous ensemble, le béton se moque de l’assaut, le béton d’aujourd’hui ressemble comme deux gouttes d’eau au béton d’hier, comme si toute la cité ne s’était pas endormie... De quoi désespérer, de quoi renoncer à imaginer un quartier en couleurs... Toujours un truc qui cloche ! C’est trop dur, tout restera moche...

L’aventure ? C’est fini, les grands yeux de Soraya vont bientôt se remplir de pleurs...

 

Dépit, dépité
Le cœur est malmené
Dépit, dépité
Le rêve est cabossé
Dépit, dépité
La colère va monter
Dépit, dépités
Chez les enfants arrêtés
Décor, décoré
Nous on voulait créer
Décor, décoré
Un quartier plus léger
Décor, décoré
Pouvoir enjoliver
Décor, décoré
La vie de notre cité
Dégoût, dégoûté
Rien ne pourra changer
Dégoût, dégoûté
Le quartier encrassé
Dégoût, dégoûté
Le quartier encroûté
Dégoût, dégoûté
Par le poids du passé

Vite, une idée ! Naïma ne sait plus vers qui se tourner. Le tableau n’est pas brillant : un groupe d’enfants désœuvrés, découragés, qui donnent des coups de pied dans tout ce qui traîne, qui malmènent les poubelles et la chaussée... Dans une minute, ça va commencer à pastisser, plus le temps de traîner ! Pasamouth crache par terre, Momo tourne en rond avec ses frères, Amina regarde obstinément en l’air, des fois que Naïma lui demanderait conseil...

 

La seule qui ne plonge pas dans la déveine, c’est cette grande perche d’Isabelle. Elle, elle est gentille, mais un peu allumée, il faut bien l’avouer : ce qu’elle aime, tout le monde le sait dans le quartier, c’est plonger dans la musique, et chanter. Le silence, ça ne la gêne pas, dans le cafoutchi de sa tête, elle le remplit avec les mélodies qu’elle adore inventer.  Pas étonnant qu’elle ait tout le temps l’air dans la lune...

 

Dans la lune ! Tout là-haut, accrochée dans le ciel ! Alors, elle doit bien savoir comment grimper, cette Isabelle !

 

Même si elle se méfie des cacarinettes dans la tête, Naïma décide de tenter sa chance : tout, plutôt que le retour du silence de plus en plus plombé !

 

“Oh, Isabelle, tu le sais, toi, comment on grimpe là-haut sans échelle ?”

 

“Et Bé ! Rien de plus simple ! Suffit de monter les degrés de la gamme, jusqu’au sommet !”

 

Naïma, ça ne lui fait ni chaud ni froid, Isabelle pourrait aussi bien lui parler en chinois : “Et comment on le fait, ça ? Tu pourrais nous l’expliquer, s’il te plaît ?

 

Isabelle réfléchit calmement, et puis s’exclame : “Pour la gamme, il faut qu’on ait des instruments ! Sans ça, on n’y arrivera pas !”

 

Naïma essaye de garder son calme, Isabelle est bien brave, mais on voit bien que la route est longue de la lune à la terre... Pas la peine de se mettre en colère, il ne manquerait plus qu’elle lui entrave les idées !

 

“Bon, et les instruments, on fait comment pour les trouver ?”

 

Isabelle regarde autour d’elle, l’air concentré : “Il nous faut tout un orchestre, sinon jamais on n’atteindra les fenêtres du haut... Allez, aidez-moi les guerriers ! J’ai pas assez de mes deux mains et de mes deux pieds ! C’est la musique qui nous appelle, les armures et les clés, les dièses et les bémols, les ralentis et les forte : ça va décoller du sol !”

 

Instruments de fortune
Instruments du bitume
Dépêchez-vous !
On compte sur vous !
Boîte de Sardine et Fil de Pêche
Note Musicienne et Corde à Dents
Tiradrak, Guitaraignée
Vite, on y est, tenez-vous prêts !
Et la Trompette à Boutons
Et le Vieux Moulin Clochette
Et le Double Tcheck, et le Pianosi
Vite, on y est, tenez-vous prêts !
Toi : Guitarcelle et toi : Carcaille
Maracot, Fluteau et Tambeau
Plou Plou, et pour finir Grand Base
Vite, on y est, tenez-vous prêts !
Instruments de fortune
Instruments du bitume
Tous présents au rendez-vous
Vous êtes là, maintenant c’est à nous !

En route la troupe ! Plus question de se tanquer là ! Alors, chacun de s’inventer le sien : et que je frotte les cordes à coups de bâton, et que je racle un coffre jusqu’à produire du son, et que je caresse le manche qui se met à trembler, et que je souffle à en cracher de la fumée.... Un + un + un + un... : à la fin, ça fait un orchestre, un orchestre qui est né ! Tiens, et comment on va le baptiser ? Facile, l’Orchestre des Émerveillés !

 

Té, Naïma, tu as vu ça ? Au milieu des cris de joie, la musique s’élève, la musique se déploie à tire d’ailes et, bien installés sur les portées des petites notes aériennes, chacun des enfants la fait sienne. Ouh, le bonheur ! Tiens, plus mieux, ça ne pourrait pas être meilleur !

 

Naïma se frotte les yeux, Naïma n’en croit pas ses oreilles : plus vrai que nature, parés pour l’aventure, les minots en partance vers le bleu du ciel sentent leurs pieds décoller du plancher.

 

Ils montent, ils montent, et prennent de l’assurance à mesure que tourne la chance. Et bientôt ils courent, se cherchent, et sans détours ils se dépêchent, et le Ré enjambe le Do, et le Mi passe encore plus haut, le Fa n’en restera pas là, le La a dépassé le Sol, et Si ne s’arrête en chemin, l’Orchestre des Émerveillés se promet de beaux lendemains !

 

Car c’est bien vrai : à jouer comme ils jouent, à jouer comme des fous, ils en ont été capables ! Arrivés au sommet,  imperturbables, ils continuent à dérouler sans sourciller la symphonie des Émerveillés : Soraya au clavier, Momo tout échevelé, même Amina qui tape du pied, Pasamouth qui chante à gorge déployée, et Isabelle... Ah, Isabelle ! Aux commandes des minots enflammés, elle dirige la nacelle de la symphonie endiablée. Naïma ne l’a jamais vue aussi belle !

 

En bas, la cité peut continuer à dormir, bien arrimée à la terre : en haut, les enfants ont retrouvé le sourire... Ils aspirent la musique jusqu’à la dernière note, les mélodies saugrenues qui trottent sous la baguette d’Isabelle, ils s’en délectent tant que ça les rend dékère !

 

Toute honte bue, l’orchestre tangue et chavire, loin des mains de pati et des regards sévères.

 

Jouer jusqu’à plus soif, chanter sans s’arrêter
Ça fait peur aux jobastres, pas aux Émerveillés
Se goinfrer de musique, la boire à grandes lampées
Ça fait naître la panique, sauf aux Émerveillés
Se lécher les babines, vouloir recommencer
C’est pas juste une combine, pour les Émerveillés
Une bande de galavards qui sait s’harmoniser
C’est pas dans les histoires, c’est les Émerveillés !

“Oui, oui, c’est bien joli tout ça, mais c’est de la poésie ! Moi j’aime ça, les chansons, mais quand même, je préférerais un bon quignon  ! Naïma, c’est quand le repas ?”

 

Soraya, elle, a tout compris de la vie : la poésie, ça ne se mange pas en salade ! La balade dans les airs pour atteindre les toits, d’accord, ça lui plaît, la musique déchaînée qui remplit de bonheur, bon, ça ne la dérange pas, elle voit bien que ça rajoute de la couleur sur tout le béton trop gris, trop laid. Mais le petit-déjeuner n’est plus qu’un souvenir lointain, alors que la faim qu’elle a, peuchère, c’est tout à fait concret !

 

Et comment lui en vouloir ? Naïma elle-même sent que ça gronde et réclame à l’intérieur de son estomac. Ils ne vont pas tenir comme ça jusqu’au soir ! D’ailleurs, il suffit de regarder les collègues pour voir que s’ils ne trouvent pas rapidement quelque chose à se mettre sous la dent, l’enthousiasme va fondre pire qu’une glace abandonnée au soleil couchant !

 

Bon, mais qu’est-ce qu’on fait, quand la faim vous chagrine ? Zou, on file dans la cuisine !

 

“Momo, tu nous la dessines ?”

 

C’est le frère aîné de Momo qui a parlé, sauf que Naïma ne sait plus bien comment l’appeler : lui aussi, il a changé de nom ? Ah oui, et pas qu’à moitié : aujourd’hui il s’appelle Krabaou, c’est Amina qui le lui dit (Tiens ! Elle se réveille, celle-là...)

 

“D’accord, je vais la fabriquer... Et je la mets où ?”

 

En chef de chantier, Momo ne s’en laisse pas compter. Pourtant, ça barjaque à tout va entre les minots : ceux qui veulent la cuisine américaine, ceux qui la veulent à l’ancienne, ceux qui la veulent marocaine, ceux qui veulent lui mettre des hublots, ceux qui l’habillent de coussins plutôt que de chaises, ceux qui la veulent en forme de fraise...

 

“Oh, mais c’est pas un peu fini, tout ce bruit !”

 

Naïma n’en revient pas : voilà qu’elle réclame le silence ! Décidément, la journée la trimballe de surprise en étonnement... Mais le pire, c’est que ça marche, et comment ! Les minots d’un coup se taisent, et Naïma ose continuer d’un ton sérieux : “On va quand même pas s’emboucaner pour si peu ! Bien sûr, on n’a aucune chance de vouloir tous la même chose, mais c’est pas une raison pour se bouffer le nez ! Moi, je crois que dans un chez-soi, le plus important, c’est de se sentir à l’aise, et la forme que ça prend, ça ne compte pas !”

 

Amina l’interrompt : “N’empêche que les filles ou les garçons, ils ne l’imaginent pas pareil, leur maison...” (Tiens, tiens, c’est quoi ce regard en dessous du côté de Krabaou ?...)

 

“Amina, je ne suis pas si bête ! Mais elles peuvent bien exister superposées, toutes les envies, non ? C’est pas ça, notre quartier, peut-être ? Tous différents, mais tous en même temps, c’est là qu’on vit, le quartier le plus coloré de la planète ! Maintenant qu’on le voit d’en haut, qu’est-ce que t’en dis, c’est pas le plus beau ?”

 

Ni tout noir, ni tout blanc
Chez nous, on peut être différent
Ni trop pâle, ni trop bronzé
Chez nous, on aime la diversité
Ni trop vu, ni inconnu
Tout le monde est bienvenu
Ni parent, ni étranger
La rencontre, ça, ça nous plaît !
Ni trop sage, ni trop méchant
Chez nous, on mélange petits et grands
Ni cacou, ni bazarette
Chez nous, tout le monde est à la fête
Ni trop gentil, ni trop dur
Chez nous, on se risque à l’aventure
Ni d’accord, ni pas d’accord
C’est pas la loi du plus fort

Alors ils s’y mettent, et sur les toits de la cité, en écho à la ville du bas, poussent comme des champignons de drôles de maisons de contes de fée : châteaux-forts, capsules spatiales, îles au trésor, chambres nuptiales, voitures de sport, maisons sous la mer, maisons dans les airs, maison-bouteille qui se balance dans le mistral, maison-caillou qui brille au soleil, maison-brioche pour les gourmands, maison-frites pour les morfales, et même une belle maison-tiroir, trop pratique, il suffit de la refermer le soir !

 

Momo inspecte, Momo conseille, Momo repeint : la ville des Émerveillés étincelle des mille reflets des minots débridés. Bientôt, ils vont tous pouvoir s’installer !

 

Soraya saute de joie, bat des mains, visite tous les chez-soi des copains : ouh, comme elle trouve ça bien de vivre dans une maison inventée ! Bien sûr, elle veut tout savoir, tout détailler, et puis... Tiens ! Elle regarde surtout dans les placards, pour voir où sont rangés les goûters. Quand on disait qu’elle avait de la suite dans les idées...

 

Seulement, Naïma ne la voit pas, la petite Soraya : Naïma est trop occupée à décorer sa belle maison en peaux de mouton, son escale dans le vent, son oasis tout rond... Alors la princesse cherche Amina, parce que le gargouillis dans son estomac, et Bé ! On ne peut pas dire qu’il se soit calmé : il va falloir manger, ça presse !

 

“Amina, j’ai faim ! Amina, je vais pas attendre demain ! Amina, tu veux bien t’occuper de moi ?”

 

Erreur ! À voir le regard furibond de sa soeur qui lâche précipitamment la main de Krabaou, Soraya se dit que ça va chauffer pour ses fesses ! Mais c’est lui qui d’un coup calme la colère d’Amina : la petite le fait rire (il n’a que des frères, une princesse, pour lui, c’est nouveau...)

 

“Laisse-la dire, elle a raison, moi aussi je mangerais bien ! Et puis, tu sais quoi ? J’ai envie de me mettre aux fourneaux : pour une fois qu’on peut cuisiner tout ce qu’on veut, on va pas se gêner ! Allez, c’est décidé, c’est moi le chef cuistot des minots, vous allez manger comme jamais ! Accrochez-vous, c’est la fête au palais !”

 

On commence par un cocktail
Un jus aux nids d’hirondelles
Après on passe à l’entrée
Pattes d’araignées en gelée
Pour le plat, un met de choix
Pizza aux trois chocolats
Et qui l’accompagnera
Une salade de queue de rats
Plus pour les gros appétits
Saucisses à la chantilly
Sans oublier le dessert
Une glace à la pomme de terre
Ou bien si on préfère ça
Du poulet-fraise-tagada
C’est mon menu préféré
Ça m’plait d’l’avoir cuisiné
Et ça m’étonn’rait tarpin
Que vous ayez encore faim !

 

Et ils rient, les Émerveillés, ils rient sans s’arrêter du menu de folie ! Ils jonglent avec tous les plats pour les remettre à l’endroit, et puis non, pourquoi pas les laisser comme ça ? Après tout aujourd’hui c’est la fête, aujourd’hui, rien ne les arrêtera dans la découverte de tout ce qu’ils peuvent faire de leurs dix doigts, de leur cent doigts, de leur mille doigts réunis... Le dîner bat son plein, le coeur de la ville des toits résonne des bruits du festin. Té, on n’a jamais vu ça !

 

Qu’il est loin, le froid du silence ! Naïma se réchauffe de l’immense ardeur des Émerveillés à recréer les couleurs, les saveurs, les odeurs de leur cité. Il semble d’un autre temps, le matin chagrin commencé dans les embêtements ! Ce soir, même les plus petits ne pensent plus aux parents...

 

Bien sûr, ça ne durera pas : Naïma n’est pas née de la dernière pluie ! On ne la lui fait pas, il va bien falloir se rembrailler dans la vraie vie. Y’a degain pour croire que les contes de fée, ça dure plus qu’une journée ! Mais en attendant, on peut bien savourer ça, l’estomac comblé, les oreilles chatouillées de petites notes fredonnées dans les airs, du rouge, du bleu, du jaune, du vert plein les quinquets, avant de penser à demain.

 

À tout contempler, à se laisser aller, les paupières de Naïma s’alourdissent : elle essaye de résister mais elle voit bien qu’autour d’elle, les minots peu à peu glissent dans le sommeil. Soraya la première, dans sa maison de poupée, Momo au milieu du chantier, Isabelle la baguette encore levée, Pasamouth et sa bande de guerriers, Krabaou et Amina tendrement enlacés...

 

Naïma reste la dernière, elle veut encore les regarder, les graver au fond de ses yeux pour ne rien oublier. Mais à quoi bon lutter ? Après une journée pareille, on a le droit de se reposer, non mais ! Naïma a juste le temps de penser qu’elle l’a bien mérité...

 

D’un souffle, le sommeil l’a caressée, d’un souffle, Naïma a rejoint le vaisseau des Émerveillés, d’un souffle, la ville des toits s’est envolée.

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